SXTN - Leben am Limit (2017)

SXTN – Leben am Limit (2017)

Le rap allemand canal historique peut se décomposer grossièrement en deux grandes « familles » ou « traditions » : la première, majoritairement issue de la classe moyenne blanche d’Allemagne de l’Ouest, puise abondamment ses influences dans la pop et la variété internationale. L’autre, ancrée dans les quartiers populaires des grandes métropoles, pratique un rap plus radical et besogneux, tourné sans équivoques vers les grands modèles anglo-saxons et français. Sociologiquement et culturellement affiliée à cette deuxième école, c’est pourtant à celle-ci que Juju adresse un double doigt d’honneur, en explosant un tabou depuis bien longtemps fissuré aux entournures : «  Und wir schießen auf euch wie Ramstein und ihr rappt immer noch wie in Frankreich » (« Et on vous bombarde comme Ramstein (*base militaire aérienne américaine située en Allemagne) et vous rappez toujours comme en France »). « Die Fotzen sind wieder da » (Les salopes sont de retour), tube inaugural de Leben am Limit, ne laisse pas d’espace à la discussion: Juju et Nura, les deux hémisphères de SXTN sont venues niquer des mères, avec un soin tout particulier pour celles de leurs collègues rappeurs.

C’est la rencontre en 2014 de Nura (érythréenne-saoudienne réfugiée en Allemagne à l’âge de trois ans) et de Juju (née au Maroc d’une mère allemande et d’un père marocain) qui pose les bases du projet SXTN. Les deux rappeuses naviguent alors dans « l’autre underground berlinois », celui qui parle souvent deux ou trois langues dès l’enfance, fournit en weed de qualité aléatoire les masses d’artistes-chômeurs mondialisés des quartiers gentrifiés de l’est, et n’a souvent comme seul champ d’action artistique que le quartier de Neukölln, connu pour sa pauvreté et sa forte concentration d’habitants d’origine étrangère. Ainsi, les deux rappeuses occupent instantanément le créneau d’une identité berlinoise « authentique » et populaire, miroir inversé des hordes d’allemands du sud en exil, venus profiter de la vie culturelle et des prix encore attractifs d’un Berlin en pleine mutation. Purs produits conscients de leur environnement, Juju et Nura SXTN assument depuis leurs premiers freestyles l’énergie et la nonchalance de celles qui savent qui tient vraiment les murs de la capitale.

L’ambition des rappeuses de SXTN va cependant bien au-delà des battles des bars associatifs de Neukölln. Porté par le single braillard et potache « Deine Mutter », leur premier EP « Asozialisierungsprogramm », sorti en 2016, les place instantanément sur la carte d’un rap allemand qui se déchire sur la façon de les appréhender. Scrutées et critiquées de toute part, la sortie de « Leben am Limit » en 2017 apporte une réponse négative aux assertions des haters persuadés du buzz limité d’un groupe de rap féminin « hardcore ».

« Achète-toi un calendrier SXTN, b*tch. »

L’unique album du groupe semble en effet avoir été réalisé pour toucher le plus grand nombre, sans pour autant diluer la personnalité hors-norme du groupe. Si Juju et Nura ne sont pas les plus grandes lyricistes du pays, leurs textes témoignent d’une application et d’une volonté de dépassement de soi dans la recherche d’un universalisme pop qui ne trahisse pas leurs identités respectives, ou leur identité de duo. En cela, chacune des douze pistes de l’album est basée sur un grand thème dans lequel la jeunesse allemande pourra se retrouver : « Schule » (L’école) et son refrain en forme de comptine, « Bongzimmer » sur l’amour que les rappeuses portent à la weed, l’entêtant « Heul doch » («Pleure donc ») en forme de portrait acide de la néo-bourgeoisie des grandes villes, etc. Malgré la diversité des sujets, la cohérence globale de l’album est maintenue par la féminité offensive et triomphante qui nourrit les textes et l’interprétation des deux rappeuses : féminisme vécu plus que féminisme théorique, Juju et Nura tirent à balles réelles sur tous les relous d’Allemagne, à travers des saillies souvent jubilatoires : « Rapper wollen mir erklären was Business is’ / Doch verkaufen ihre Schwester für ‘n bisschen Klicks / Du rappst wie ein Player, doch du bist es nicht / Denn wenn du kommst und sie nicht, hat sie dich gefickt » (Les rappeurs veulent m’expliquer le business / Mais vendraient leur sœur pour quelques clics / Tu rappes comme un player mais tu n’en es pas un / Et si tu jouis et pas elle, c’est qu’elle t’as baisé) (Ausziehen). Pas de trêve pour la gente masculine sur « Leben am Limit », qu’aucune bluette sentimentale ne vient adoucir. Les morceaux introspectifs viennent au contraire colorer l’énergie générale d’un gris berlinois dépressif, en évoquant la crasse et le mal-être qui viennent avec les excès : « Kaputte Junkies wollen dir was beibring’n / Sie pushen sich an Zeiten hoch, die lang’ vorbei sind » (Des junkies déchirés veulent te passer un truc / En pensant vivre dans une époque terminée depuis longtemps) (Partyopfer) ; ou la weed comme seul échappatoire à la brutalité du monde dans « Ich hab kein Feuerzeug » (J’ai pas de briquet ). Si Juju et Nura doivent un jour accéder au bonheur, c’est à force de travail et d’indépendance, comme elles le scandent sur l’hymne « Ständer » : « Und ich brauch’ nur diesen Bleistift auf meinem Couchtisch / Damit schreib ich, dass du out bist / Du bist out, Bitch, ich bin weiblich und missbrauch’ dich » (Et j’ai juste besoin de ce crayon sur ma table basse / Et ce que j’écris avec, c’est que tu es hors-jeu / T’es hors-jeu, bitch, je suis une femme et je t’éclate. )

Au delà du seul aspect lyrical, la cohérence de l’album doit également énormément à la production de Krutsch, directeur artistique principal de Leben am Limit. Producteur « de métier », il accompagne le groupe dans sa volonté de distinction en faisant un pas de côté vis-à-vis des standards actuels de la « trap », en puisant des sonorités dans la pop-club européenne, de l’Eurodance au proto-EDM des années 2000. Ainsi, le « son » et une partie de la posture de SXTN évoquent un autre duo féminin : Icona Pop, duo « power-pop » suédois connu pour son mega-hit « I Love It ». Les deux groupes ont en commun un usage sans concession des turbines et des refrains en forme d’hymne, pour des tubes prêts-à-l’emploi pour toutes les soirées étudiantes alcoolisées. Souvent mal dégrossie, la production de « Leben am Limit » pousse parfois les frontières du mauvais goût jusqu’à la vulgarité, notamment sur le tube « Von Party zu Party », ou un « drop » dégoulinant nous ramène aux heures les plus sombres de la pop sous perfusion d’EDM du début de la décennie. Heureusement, le charisme à toute épreuve des rappeuses apporte la fraîcheur et l’équilibre nécessaire à faire du projet SXTN davantage qu’un assemblage de hits ineptes à destination des pré-ados, pour imposer sa patte unique dans le paysage rap germanophone.

Sans surprises, le bulldozer « Leben am Limit » a conquis un vaste public, des collégiennes de Bavière aux esthètes berlinois moqués par le groupe. Véritables stars dont la présence sur un morceau est aujourd’hui une garantie de succès, Juju et Nura n’ont pourtant pas souhaité poursuivre l’aventure SXTN, se focalisant sur leurs carrières en solo. Nura s’est notamment illustré par ses apparitions remarquées sur des albums de gangsta-raps, et son engagement contre l’extrème-droite anti-migrants. Juju, qui poursuit sa route avec Krutsch continue de cumuler les millions de vues, en posant notamment le meilleur couplet d’un des plus gros tubes de l’année 2018. Si les raisons de la séparation du groupe demeurent mystérieuses, gageons que celles-ci permettront à « Leben am Limit » d’être considéré rétrospectivement comme un tournant majeur de la courte histoire du rap germanophone, une étoile filante en forme d’astéroïde ravageur, d’ores-et-déjà dans la légende.