« Fever in the morning/Fever all through the night », chantait Little Willie John en 1956, à Détroit, sans savoir que sa chanson deviendrait l’une des plus importantes du XXème siècle. Clin d’œil involontaire, Black Milk, le rappeur/producteur de Détroit, sortait son septième album solo en février dernier sous le nom de FEVER.

Black Milk - FEVER (2018)

Black Milk – FEVER (2018)

On pourrait présenter Black Milk en se contentant de dire qu’il est l’héritier de Jay Dee, ce qui ne rendrait pas justice à sa longue carrière et l’agacerait sans doute un peu. Curtis Cross, à l’instar de son parrain, est devenu une figure importante de Détroit. Il est issu de cette scène rap née au milieu des années 90, au temps des battles du Hip Hop Shop. Jay Dee allait négocier un deal à New York pour son groupe Slum Village. Amp Fiddler lui faisait rencontrer Q-Tip (A Tribe Called Quest) qui offrit au detroiter d’intégrer le collectif de producteurs The Ummah pour travailler sur les prochains albums de la tribu. Les samples soul/jazz de la Native Tongue allaient alors se balader dans l’atmosphère froide et électronique de Détroit. Alliance contre-nature heureusement tombée entre les bonnes mains de celui qui changerait la vie de beaucoup de T-Shirts après sa mort et qu’on appellerait J Dilla.

Black Milk entre en scène avec « Trinity » (Trinity (Past, Present and Future), 2002), première production pour le compte de Slum Village, au moment où Jay Dee quitte le groupe. A l’image de son mentor, il saupoudre de sonorités robotiques et industrielles les drums violents et les samples ciselés. Black produira bien d’autres morceaux pour SV. Il s’associera également à Bishop Lamont sur le projet Caltroit (2008), à Elzhi pour The Preface (2008), formera le trio Random Axe avec Guilty Simpson et Sean Price le temps d’un album éponyme (2011) et d’une tournée, et à Danny Brown sur Black And Brown! (2011).

Sa carrière solo n’est pas moins riche. Le style de Black Milk se développe d’années en années depuis « Trinity », une évolution marquée par l’expérimentation (les claviers de Tronic, 2008, l’EP Synth or Soul, 2013), les albums concepts (No Poison No Paradise, 2013 ; The Rebellion Session, 2016), et le rap. Car s’il est d’abord et surtout producteur, Black Milk rappe. Il reconnait lui-même qu’il prend le micro pour faire de la scène, des tournées et des put your hands up. Pourtant, il s’est pris au jeu des rimes, a affiné son flow et approfondi ses thèmes. Après le très remarqué Tronic et l’un peu moins Album of The Year (2010), empreints de notes festives, les albums qui suivaient, No Poison No Paradise (2013) et If There’s a Hell Below (2014), assombrissaient le tableau. Fin 2016, il réfléchit à un septième album solo qu’il veut plus optimiste. L’histoire en voudra autrement. La montée des tensions aux Etats-Unis autour des violences policières et de l’élection de Donald Trump ont empêché Black de revenir vers la lumière. Le résultat est FEVER, un album court et dense qui décrit une inquiétante montée de la température.

Black Milk et Nat Tuner

Black Milk et son live band Nat Turner

On identifie dès la première écoute le style de BM. Un savant mélange de boucles diggées à droite à gauche avec des sons électroniques dont les rues de Détroit ont le secret et des drums qui rappellent que J Dilla n’est pas très loin. Pourtant, comme tous les albums de Black, celui-ci est très différent des autres. Non seulement il est parvenu à intégrer parfaitement le live band Nat Turner à son univers, en le dirigeant et en échantillonnant les instruments pour les retravailler à la MPC ; mais surtout, le rappeur/producteur ajoute une bonne fois pour toute la carte ingénieur du son à son CV. Des traitements toujours plus filtrés de voix samplées jusqu’à l’utilisation légère d’Auto-Tune sur deux pistes, « But I Can Be » et « You Like to Risk It All/Thing Will Never Be ». Quant à ses performances de rappeur, si elles n’ont jamais impressionné personne, Black s’en sort honorablement sur la forme et ajoute même du relief à ses textes en s’emparant de sujets politiques.

Avec en toile de fond les rues violentes de Détroit, la Puritan Avenue, la drogue et les fantômes de la ville, l’album alterne entre onirisme et réalité cauchemardesque, entre aperçus d’une enfance au milieu des nuages de fumée et des bouteilles de liqueur et prise de hauteur sur la société actuelle. L’introduction s’ouvre sur des nappes de synthés auxquelles s’ajoutent des voix fantomatiques avant que le beat éclose et qu’une voix type screwed and chopped nous souhaite la bienvenue. « Heat is risin/You can see the temp ». Le ton est donné. On revient sur Terre avec le beat corrosif de la deuxième piste, adouci par la guitare d’Aaron Abernathy dont on devine aussi la voix au refrain. Tout est une question d’équilibre chez Black. Drums froids contre guitare électrique, voix claire du couplet contre complainte déshumanisée au refrain. Car tel est le sort que l’ingé son en herbe réserve à la plupart des paroles humaines, à l’image du sample de Rare Silk dans « Will Remain » qui se désagrège peu à peu jusqu’à se transformer en notes de synthé en fin de track, ou encore du sample de Pixx sur « Could It Be » dont la voix est juste assez déformée pour devenir incompréhensible, surnaturelle.

Le cœur de l’album arrive après les percussions africaines et les accents spoken word de « Laugh Now Cry Later », une dénonciation de la vacuité des timelines de réseaux sociaux et des fausses indignations moutonnières à la suite d’un drame. A la fin du morceau, un homme citant la Bible déclare à la foule que la vérité les affranchira. Or, ils ne sont pas libres et se demandent donc : « connaissons-nous la vérité ? » Comme si BM prenait soudainement conscience de l’ignorance dans laquelle lui et les siens étaient maintenus volontairement, il enchaine avec « True Lies ». La tension est à son comble. Les instruments s’affolent, nuancés par la guitare d’Ab, qui laisse bientôt place aux réflexions de Black Milk. « They lied to us » Des voix en chœur répètent comme un slogan « Tell no lies/Tell me no lies ». BM reprend le mégaphone, fou de rage de découvrir l’escroquerie dont sont victimes les quartiers défavorisés. Le système éducatif est visé – « Teacher teacher why you keep feeding me false/Information taught is just a way to keep me lost » – de même que l’église de son quartier – « Had to break tradition, told mama they lied to us ». La foule reprend le slogan. On jurerait entendre des sirènes de police au loin.

La tension retombe pour « eVE », une interlude instrumentale où s’entremêlent des nappes de synthé et des notes de guitare électrique saturées et étirées à l’excès. Le calme avant la tempête qu’est « Drown ». La voix qui ouvrait « unVEil » ricanne et fait quelques adlibs. Des voix venues des enfers chantent. Le paysage est apocalyptique. Les lyrics sont les plus engagées de l’album. BM dénonce les crimes et violences policiers contre les noirs. Encore plus radical qu’avant « eVE », il tutoie le pouvoir et les forces de l’ordre pour les envoyer dans les roses. Un homme au loin ironise : « T’espères que les choses changeront, hein ? Ils disent qu’ils vont nous sauver… ». Après un second couplet, l’instru change. Black essaye de continuer à rapper mais il est noyé par une voix qui l’hypnotise, comme pour faire redescendre la température.

Après un autre morceau entièrement instrumental (« DiVE »), le story telling de « Foe Friend » s’étale sur une prod loop heavy que Madlib aurait pu signer. Le son presque house de « Will Remain » annonce le retour des synthés dans l’outro. L’album se termine sur le fatalisme glaçant d’une femme qui lance : « I would say everybody is a potential victim ».

On ressort un peu sonné de l’écoute de FEVER. La richesse des prods et la finesse du mixage méritent plusieurs écoutes. Black Milk gagne a être plus personnel dans son écriture. Ses albums les plus sombres sont les plus intéressants et ceux qui vieilliront le mieux. Ce qu’il nous montre de ce qui le ronge est loin d’être festif : la mort, le temps qui passe, le sentiment d’impuissance face au déterminisme qui serait peut-être plus fort à Détroit qu’ailleurs. C’est là que réside le paradoxe du personnage. Black Milk est parvenu à sortir du ghetto, à déménager à Dallas, puis à Los Angeles. Il s’est extirpé de cette image simpliste de fils spirituel de Dilla. Il pratique le crate digging à un niveau mondial et s’évade musicalement vers The Internet, Little Simz ou encore Tame Impala. Pourtant il revient à Détroit pour ne pas perdre pied – et parce que ses musiciens y sont. Quand il revient, la ville a changé. L’héritage Slum Village s’est essoufflé et a laissé place à la bouillonnante filiation Street Lordz influencée par le Sud. Un rap qu’il ne comprend peut-être pas vraiment. Un pied à LA, un pied à Détroit, une oreille dans le présent, une oreille dans le passé, la musique de Black Milk vogue entre plusieurs dimensions.