Le reflet d’un smoking scintille dans une bouteille de champagne, noyée dans la vapeur d’une glace fraîchement pilée. En face, avachie dans le cuir grainé d’un luxueux fauteuil, la silhouette de Future se détache avec peine dans le décor d’un VIP club. Seules les lentes paillettes de lumière renvoyées par une montre sertie de diamants et des grillz en or massif trahissent sa présence dans un environnement qui semble au ralenti. Derrière d’épaisses lunettes noires, le crooner se rêve quant à lui au milieu d’une plaine sens dessus dessous, fixant un ciel violet sur le point de s’effondrer. L’air pourrait presque être visible tant il est lourd, rendant la respiration difficile.

Au milieu de ce décor dont on ne sait s’il décrit métaphoriquement tantôt un sentiment d’apaisement ou une âme rongée par l’anxiété et le vide, Future exhibe son mal-être marécageux et ses désirs de suicide médicamenteux. “Codeine Crazy“, qui clôt l’extraordinaire plongée dans les abysses qu’est Monster, parle de ces ivresses qui rongent le corps et l’esprit du rappeur tout en se servant de l’atmosphère boueuse de la composition de TM88 pour matérialiser l’effet que produit la codéine lorsqu’elle est mélangée à de la prométhazine, procédé alchimique qui donne naissance au tristement fameux sirop dit lean. L’ébriété, la perte de l’intellect sur les émotions et les impulsions, est ici autant le sujet qu’un prétexte à la création et plus largement au déploiement d’une esthétique dépressive aux accents texans.

Les premières mesures font entendre une gamme désordonnée, comme le sentiment mi-somnolent mi-euphorique que provoque la montée des effets de la drogue violette. Tout paraît ralentir alors que rien n’a encore commencé, l’atmosphère analgésique évoquant immédiatement les morceaux chopped & screwed de Houston. De lentes et lourdes notes de piano filent ensuite tout le morceau et dessinent la bande son claustrophobique d’un bad trip à l’aide de filtres passe-bas aussi embrumés qu’un cerveau noyé dans du dirty sprite. Pour contrebalancer cet embourbement, des mélodies enfantines qui semblent avoir été remplacées par leur doppelgänger maléfique font résonner un sentiment d’euphorie et de relâchement propre à la montée de dopamine qu’entraîne la prise d’opioïdes. Tout est violet et crasseux, lent et lourd, terne et abattu, à l’image du sourire forcé d’un visage sans vie qui tente de se persuader qu’il est heureux.

Comme s’il s’agissait d’une litanie, Future semble tiré des ténèbres lorsqu’il apparaît pour répéter « pour that bubbly », avant que sa voix ne se déchire sur la dernière répétition, à l’image d’une plongée comateuse de l’esprit qui se fond dans les marais. « Drink that muddy » prend alors le relais, appelant le zombie possédé à terminer son verre, tandis que la voix et la partie instrumentale évoquent de concert un caractère boueux.

Illustrant le morceau, son exceptionnel clip réalisé par Uncle Leff exhibe Future dans un corps lentement détruit par les remords, l’addiction et la dépression. Ses viscères jonchent une plaine et paraissent brûler au soleil, comme si le réalisateur souhaitait nous faire ressentir organiquement l’addiction, suivie d’un désir d’autodestruction. La couleur soporifique du morceau n’en est pas moins violente et l’irruption de la voix de Future, visiblement intoxiqué, fait penser à l’arrivée d’un oncle héroïnomane en haillons à la fête d’anniversaire de sa nièce, au milieu des jeux gonflables et des écoliers. Revisitant sa vie, le rappeur paraît ne retenir sur le morceau que le négatif, comme un visionnage de son passé avant la mort, lente, que lui amène son addiction. L’auditeur entre dans la peau d’un voyeur qui observe avec malaise un nihilisme absolu.

S’il mimique les ravages de la codéine sur un corps, “Codeine Crazy“ évoque aussi ses conséquences sur une vie, avec en parallèle l’état dépressif dans lequel ce sirop jette en pâture l’hôte qu’il habite. Tout dans l’écriture évoque l’excès, Future slalomant pour attraper chaque drogue sur sa route, comme un personnage de Mario Kart (“Smoke the kush up like a cigarette“, “pour a lil more liquor out“, “I’m sipping lean when I’m driving“), avant d’évoquer la manière dont il traite ses nombreuses conquêtes amoureuses en regard de ses dépenses illimitées en possessions matérielles (“I just took a bitch to eat at Chipotle / Spent another 60 thousand on a Rollie“). Peu à peu, le sujet se déplace pourtant comme un glissement de terrain vers un mal-être plus sinistre, alors que le rappeur paraît perdre pied dans un puit de dirty sprite sans fond, la noyade y étant garantie (“drowning in Actavis, suicide“). De même, lorsque le rappeur évoque sa rupture avec la chanteuse Ciara, sa peau de diamant s’étire pour laisser voir une âme sensible (“I could never see a tear fallin’ / Water drippin’ off of me like a faucet“)

C’est avec la dernière pièce du puzzle, “all this motherfucking money got me codeine crazy“ que la tournure du morceau oscille, la drogue se révélant comme refuge pour combler le vide. La codéine est ici autant addiction que substitut, consolation pour une vie où la fortune n’équivaut pas à un cœur léger et apaisé.

« All this motherfucking money got me codeine crazy »

En essorant comme un linge sale les tropes les plus connues du rap, Future répète en effet en boucle et sans conviction qu’il est le meilleur (“celebrating like the championship“) avant de s’essayer à un défiant braggadocio brillant de son ingéniosité métaphorique (“don’t tell me you celibate to the mula“), reprenant vie par moments en accélérant la cadence de sa voix. La comédie n’a pourtant de cesse de se fissurer au fil du morceau pour laisser voir un homme meurtri et perdu dans la mélancolie. Ni les diamants ni la drogue ne comblent le néant qui l’engouffre et les flows du rappeur, entre murmures comateux, rapidité aggressive, lamentation étranglée de sanglots et chant autotuné qui évoque une machine épuisée, dessinent un ensemble confus et inquiétant.

Dans un entretien avec Shaheem Reid*, Future déclarait à ce propos quant à la voix et aux possibles esthétiques de sa modification : “I used to listen to Pac sometimes. He didn’t use Autotune, but the way he said it with his aggressiveness, you know what I’m sayin’, you feel his words and I feel like Autotune makes you feel my words“.

De fait, sur “Codeine Crazy“, le timbre et le travail sur les rythmes d’élocution révèlent la mélancolie derrière l’apparente énergie, comme une fureur opioïde, un tango de Satan qui aboutit sur un naufrage, la voix se déchirant au finale sur les rochers, à l’issue de la tempête, lorsque le rappeur éclate sur sa dernière phrase : “I’m taking everything that comes with my children“.

Chanson du mal-aimé pour le XXIe siècle, Future, épaulé de TM88, décrit avec ses mots et sa voix l’addiction et le mal-être, dépliant différentes stratégies illocutoires pour mieux exprimer ce qui le ronge, quitte à avoir recours à un timbre qui sort du domaine de la voix humaine. Le dope boy blues prend ici un autre sens, l’ivresse du toxicomane s’apparentant à un lent suicide où la misère triomphe de tout aspect récréatif. A$AP Yams ne s’était à cet égard pas trompé sur ce morceau, qu’il repose en paix.

*Retranscrite par Dan Adu-Gyamfi, in « How the Sad Robot Became the Dominant Sound in Rap », 2014 : http://www.passionweiss.com/2014/02/20/how-the-sad-robot-became-the-dominant-sound-in-rap/