SCH - JVLIVS (2019)

SCH – JVLIVS (2019)

De Gainsbourg à Eminem en passant par La Fouine, la mise en scène schizophrénique de l’univers des artistes leur permet d’exploiter différents tons, dans le cadre d’un dédoublement autant ludique et didactique pour l’auditeur que protecteur pour les artistes, lesquels pourront au besoin sacrifier l’une ou l’autre de leurs incarnations, ou rejeter leurs erreurs sur le dos de leur « jumeau maléfique ».

Le cas SCH, Julien Schwarzer dans le civil, apparaît comme insaisissable en cela que l’ambiguïté de son personnage et de son univers esthétique tient davantage du péché originel que d’une volonté de développement artistique : baron phocéen du crime dans ses couplets, entrepreneur pop dans ses refrains, gendre idéal du rap français dans ses interviews, le rappeur brouille les pistes avec un naturel désarmant. Si SCH a participé à populariser en France l’idée selon laquelle un texte rap ne doit pas forcément refléter le vécu de son interprète, c’est en ménageant ce qu’il faut de mystère pour que la question reste posée.

Déjà sur la mixtape programme A7, la direction artistique bicéphale du collectif Katrina Squad et du hit-maker Kore ouvrait à la musique de SCH une multiplicité de possibles, incarnée dans deux albums inégaux, Anarchie et Deo Favente. Ces trois disques, tous différents, se reposent sur une cohérence à l’équilibre fragile, et témoignent de la difficulté des marionnettistes-producteurs à donner davantage que la vie à leur protégé.

« Mon daron s’appelait Otto. Il aimait pas les putos. »

C’est sans doutes ces tentatives et hésitations artistiques qui ont servi de matrice à la création de JVLIVS, cette fois entièrement dirigé par Katrina Squad. Si l’ambiguïté de SCH est toujours présente, c’est qu’elle est cette fois au centre de la direction artistique de l’album, qui en tire à la fois sa force et sa singularité en la transformant en nuance. Écrit comme un roman ou un film, JVLIVS est d’emblée clair sur ses intentions : le message et l’identification possible de l’auditeur passeront par la pudeur de fragments de vécu glissés dans une trame plus grande et plus sombre que l’artiste lui-même. A la façon d’un réalisateur glissant ses vérités à travers une vision de cinéma, SCH parvient à marier dans une seule et même ligne l’intimité étouffée, les préoccupations existentielles et le décorum baroque d’un criminel sordide.

L’approche cinématographique permet également au SCH auteur de réveiller le monstre, et de multiplier autant les formules glaciales (« Un regard, on dit sans dire, un mot en trop despi, tout peut basculer / Un toast à ta santé, une cave et tu sais qu’y’a pire que mourir », Pharmacie) que les épanchements nostalgiques (« Libres avec les copains, le travail ou les mains sales / J’repense aux années 2000 », Le Code), le plus souvent mélangés (« J’étais sans réponse et puis le sang qui glisse sur mon visage / C’est qu’le mal est fait mais ça m’a pas aidé d’écouter ma rage », Bénéfice). Si l’écriture du rappeur n’est en soi pas si différente de celle de ses précédents disques, la direction artistique ciselée de JVLIVS, qui prend le parti du « concept album » contre la tyrannie des tubes clubs et des parts de marché, libère toutes les nuances de son personnage.

Le traitement des voix sur l’album contribue grandement à sublimer cette cohérence schizophrénique du personnage de SCH : les flows saccadés, assénés avec la voix monstrueuse et distordue d’un Gollum conquérant, s’enchaînent harmonieusement avec les passages chantés, sublimés par un autotune solaire ramenant le vampire à l’homme qu’il a été. Les productions de Katrina Squad, servies par un mixage hors-pair, sont entièrement au service du phrasé particulier du rappeur, et constituent la fois le décor et le miroir de son histoire. Construites avec le 7ème art comme point de repère, elles tiennent autant du film de mafia napolitaine (Tokarev, Skydweller), du fantastique gothique (Vntm, Mort de rire) que du film d’épouvante (Ivresse & Hennessy, J’t’en prie), la cohérence entre les ambiances étant assuré par des motifs rythmiques répétés tout au long de l’album, et par des interludes assurant organiquement les transitions.

Qu’elle soit consciente ou non, l’influence déterminante à la création de JVLIVS s’incarne peut-être dans la figure légendaire du compositeur et producteur italien Giorgio Moroder. L’auteur, entre autres, des bandes originales de Scarface et Midnight Express, a laissé une empreinte indélébile sur la pop mondiale en associant une certaine idée du glamour italien à une utilisation très « germanique » du potentiel synthétique des machines. Ainsi, si le « son Moroder » a été largement digéré et transformé, on retrouve dans JVLIVS le tropisme italien diffu, une production au service d’une mise en scène, ainsi qu’un kitsch clinquant et radical, signature de l’artiste. La révérence la plus évidente, quoique détournée, apparaît dans « Ciel Rouge », avant-dernier morceau de l’album, et qui évoque sans détours « The Game of Love » de Daft Punk, issue de Random Access Memories, album ouvertement et largement influencé par l’œuvre du producteur. Temps fort de JVLIVS, ce morceau symbolise mieux qu’aucun autre la dimension européenne du rap de SCH, jeune marseillais aux origines allemandes le regard tourné vers l’Italie, qui a décidé de ne plus hésiter entre rêver sa vie et nous la raconter.