Pour les habitants de Vienne, un Krocha est un individu répondant de codes aussi vagues que distinctifs. Habitué des mondanités bruyantes, il aime mélanger toute sorte de liquides à de l’Energy Drink bon marché, porter des casquettes Ed Hardy et des baskets aussi blanches que son visage éteint par les nuits trop courtes. Quand il ne dessine pas lui-même ses tatouages, le Krocha réserve un Flixbus pour Prague, Leipzig, Berlin, ou n’importe quelle ville d’Europe centrale où la pinte affiche un prix moyen de 3 € et où le gramme de cocaïne se négocie à 60. Trait d’union étrange entre le hispter et le beauf, il représente une certaine insouciance vaguement post-moderne, que l’absence de perspectives d’avenir ne semble pas ébranler.

Yung Hurn - Krocha Tape (Live From Earth, 2016)

Yung Hurn – Krocha Tape (Live From Earth, 2016)

En intitulant sa seconde mixtape « Krocha Tape », Yung Hurn se montre d’emblée clair sur ses intentions artistiques et esthétiques : il n’est pas venu pour faire rire, réfléchir ou pleurer l’auditeur, grand absent présumé du processus créatif. « C’est pas que ça m’est égal, mais je fais juste ça pour le fun / En fait vous pouvez bien en avoir rien à branler de tout ça, ok ?» (Auch wenn nicht is mir egal, ich mach das nur zum Spaß /Es kann euch eigentlich scheißegal sein, was ich mach, ok?), assène t’il en guise de conclusion de l’intro, juste avant une ultime dédicace à ses parents, et à la vodka Stolichnaya. Cette posture distanciée, caractérisée par un dédain de façade pour son propre art, est au cœur à la fois du personnage et de la musique de Yung Hurn. Ainsi, l’autrichien se targue de ne conserver aucun texte qu’il aurait mis plus de dix minutes à écrire, le moindre effort de concentration intellectuel semblant entrer pour lui en contradiction avec l’essence même de sa proposition artistique.

Qualifiée de « dadaiste » par des journalistes de la presse généraliste allemande, amusés et intéressés par cette rupture d’avec un rap germanophone blanc abonné aux lyrics poétiques et/ou ironiques, et encore habité même dans ses déclinaisons les plus trashs par un soucis de discours et une approche relativement cérébrale et classique de l’écriture. Ces observations bienveillantes émanant des pages cultures des grands journaux hambourgeois ou berlinois ont été accueillis avec un dédain prononcé, à la fois par les admirateurs et les détracteurs de Yung Hurn. Ces derniers ridiculisent en effet une intellectualisation jugée aussi indésirable qu’inappropriée, le terme « dadaistisch » devenant une source de meme bi-partisans. Cette réaction virale à une tentative de légitimation forcée par une certaine intelligentsia allemande d’un « art » qui n’en demandait pas tant peut en cela trouver rapidement un écho chez l’auditeur qui prendrait la peine de se plonger dans « Krocha Tape ».

Si l’utilisation de top-lines squelettiques ou « brutes » en guise de corps lyrical était relativement peu explorée par les rappeurs germanophones (ou du moins pas avec la même exposition que celle dont a rapidement bénéficié Yung Hurn), elle entre dans un mode opératoire créatif représenté depuis longtemps par leurs équivalents nord-américains, à commencer par Chief Keef, l’un des rares artistes à être explicitement cité dans Krocha Tape. Influence majeur, la filiation est appuyée par l’alias du binôme et producteur principal de Yung Hurn, « Lex Lugner », combinaison adroite entre le pseudonyme de l’un des beatmakers signatures de Chief Keef, et la traduction du mot « menteur » dans la langue de Goethe (Lügner). En ce sens, la focalisation sur le mode de transmission et l’approche injustement réduite à sa valeur conceptuelle de Yung Hurn pêche par l’absence de reconnaissance d’influences musicales et esthétiques réelles et assumées, et stérilise involontairement son œuvre, la réduisant à des qualités conceptuelles imaginaires qui réduiraient l’artiste à un ersatz white-trash 20XX de Salvadore Dali. L’autre limite de cette focalisation critique sur la nature du message davantage que sur son objet trouve également sa limite dans l’idée que Yung Hurn ne parlerait de rien dans ses textes, ou du moins de rien d’intéressant.

L’écoute de Krocha Tape permet pourtant de dégager deux grandes et uniques thématiques, que Yung Hurn développe à travers chaque ligne de chacun de ses textes. D’abord, la drogue. Sous toutes ses formes. L’alcool, représenté par l’évocation de la « Stoli » vodka russe milieu de gamme. La weed, dont la consommation au grand jour attire le regard incrédule d’étrangers, dont on ignore si ils sont attirés ou indisposés par l’odeur : « la Weed est trop loud / regarde comme ils nous regardent » (Weed ist so loud, Weed ist so loud /Schau’ wie sie schau’n, schau’ wie sie schau’n). Enfin et surtout, les différentes drogues de synthèse, de la cocaïne à la MDMA, lesquelles structurent la Krocha Tape, au point de servir de titres à certain de ses morceaux les plus remarquables (« Pillen », « Molly Pt.3 », « So wie Acid »). Le rapport de Yung Hurn aux stupéfiants de toute sorte ne se résume cependant pas à un name-dropping juvénile. Chaque morceau constitue en soi une exploration des différentes parties du cerveau associées à la prise de telle ou telle substance, dans une dynamique de restitution active des effets qu’elles procurent. « HALLO HALLO HÜPFMANN », « reprise » sous-mixée du « Jumpman » de Future et Drake, et « Skrrt Skrrt », ne sont en réalité rien d’autres que les freestyles insortables enregistrés via WhatsApp suite à un excès de confiance en soi chimique, laquelle a fait croire au fêtard moyen qu’il pouvait tutoyer ses idoles. De la même façon, les différentes ambiances musicales restituées tout au long de la tape évoquent tour-à-tour la décontraction « planante » (« Chill mit mein Bae »), la cacophonie euphorique (« BIBABUTZELMANN LOCO FREESTYLE ») etc. Souvent associée à une présence féminine fantomatique et indéfinie («Glitzer», « Pillen », « Schöner Stein »), l’évocation des drogues pour Yung Hurn est à la fois celle du tentateur et de l’amant, à tel point que sous couvert d’être la clé vers l’accession à un idéal plus grand, elles apparaissent comme l’unique réel objet de son désir. « Molly Pt.3 », structurée autour d’un sample cuivré mélancolique et de synthés « Eurodance » évoquant le peak time d’une rave d’Europe de l’Est du milieu des années 90, voit l’autrichien se lancer dans une supplique qu’on imagine noyée dans les sanglots :« Molly » devient ici une entité à part entière, grande déesse du paradis artificiel, que Yung Hurn implore de tout son être. Cette symbiose entre la désirable créature terrestre et la divinité chimique est appuyée un peu plus par le dernier titre de la mixtape, « So wie Acid » (Comme un acide), et son refrain-titre halluciné.

L’omniprésence hypnotique de ces produits de synthèse, parfois à la limite de l’anxiogène, invite l’auditeur à se demander dans quelle mesure la Krocha Tape n’est pas en réalité le produit de la drogue elle-même, qui aurait trouvé en Yung Hurn un réceptacle humain suffisamment docile pour transmettre sa bonne parole aux fidèles, et à ceux qu’il lui reste à convertir. En ce sens, l’artwork cryptique qui accompagne la mixtape, à mi-chemin entre le masque de serial-killer et un emoji sorti de la Black Lodge, représente peut-être le véritable visage de l’auteur de la « Krocha Tape ». Sur « Ferrari », sans doutes le titre le plus sombre, le rappeur se livre au détour d’un couplet au seul et unique moment d’introspection de la mixtape, comme pour faire mieux comprendre à l’auditeur sa nature profonde de zombie « chopped & screwed » : « Keiner kann mich killen weil ich tot bin / Ich bin nurmehr wach wenn ich Koks nimm » (« Personne ne peut me tuer, parce que je suis mort / Je ne suis vraiment là que quand je prends de la coke »)

Comme dans les grands classiques du film de genre, une espoir permet à Yung Hurn de ne pas se changer pour toujours en ce monstre de Frankenstein que ces puissances occultes et chimiques aimeraient faire de lui: l’amour inconditionnel qu’il porte à sa ville, Vienne. L’identité viennoise de la Krocha Tape s’exprime d’abord dans l’emploi intense et sans concession du slang propre à la capitale autrichienne, lequel pourra perdre jusqu’à l’auditeur germanophone n’ayant pas fait Wiener LV2. (« Oida », « Halt die Pappen », « sei bitte nicht deppert » etc). Mais c’est surtout dans l’évocation vaporeuse de situations et de lieux typiques de la capitale autrichienne, lesquels apparaissent comme les fragments d’un rêve au milieu d’un océan cocainé, que Yung Hurn dévoile son humanité : la colline de Kahlenberg, le Donauzentrum, la Höhenstrasse, les clubs de la ville ou la « Soko Wien », police spéciale de la capitale, participent à dessiner autant de paysages réels dans leur simplicité, et abstraits de par l’absence d’emphase poétique que l’artiste semble mettre à leur évocation. Yung Hurn l’oisif, le Krocha, a tellement arpenté les rues de Vienne, qu’il en est devenu l’incarnation organique. Ainsi, outre de la drogue, il ne proposera à ses conquêtes potentielles que de l’accompagner à vivre sa ville avec lui : « Viens on y va, je te montre la ville, si tu veux » (« Komm wir geh’n und ich zeig’ dir die Stadt, wenn du willst ») (Molly Pt.3), « Baby est-ce que tu veux chiller, voler à travers Vienne avec moi » (« Baby willst du chillen, und so / Flieg mit mir durch Wien und so ») (Pillen) etc. Le témoignage le plus éloquent du dévouement de Yung Hurn pour Vienne est sans doutes « Opernsänger », titre le plus ouvertement pop de la tape. L’artiste propose à une muse indéfinie de devenir un chanteur d’opéra ou une star du football, « Nur für dich » (« Juste pour toi »). Convoquant Mozart et David Alaba, gloires présentes et passées de la ville de Vienne, il apparaît que cette déclaration d’amour brumeuse et d’apparence anonyme, ponctuée de « Lalala, Figaro Figaro » sensés évoqué un ténor autotuné, est en réalité une déclaration d’amour à la ville de Vienne, à qui il promet de faire honneur, si elle veut bien de lui. La vidéo accompagnant le morceau, qui voit Yung Hurn déambuler le regard triste et vide aux alentours du Deutsche Oper de Berlin (ville dans laquelle il réside aujourd’hui), appuie la mélancolie propre au souvenir d’un amour à la fois naïf et lointain, lequel ne peut que toucher au cœur quiconque a suffisamment aimer sa ville pour vouloir ne faire qu’un avec elle, avant d’y disparaître tout entier.

Krocha Tape est disponible sur Bandcamp.