Dans le film Les Goonies de Richard Donner, le personnage Mouth déclare à propos de Détroit qu’elle est le berceau de la Motown, avant d’ajouter qu’il s’agit aussi de la ville avec le nombre de meurtres le plus élevé des Etats-Unis. Ce constat qui marque par ces deux images a priori étrangères —la fête et la mort— semble bien pouvoir décrire Détroit en 2017 et sa scène rap qui est l’une des plus excitantes de l’époque. Payroll Giovanni, Lil Baby, Peezy, Sada Baby, Icewear Vezzo, BabyFace Ray ou encore FMB DZ, parmi encore bien d’autres, ont tous eu leur moment l’année dernière, chacun développant le style à la Détroit, lequel repose principalement sur de sombres histoires de gangsters.

Et pour cause, le crime, la pauvreté, le racisme et les émeutes constituent l’horrible rythme quotidien qui fait vibrer celle qu’on appelle Motor City, en parallèle de ses profondes racines dans une myriade de genres musicaux. Au-delà de la tristement célèbre et mortifère rivalité entre les côtés est et ouest de la ville, Détroit, et particulièrement ses quartiers les plus pauvres, n’a de cesse de se faire dépecer, que ce soit par le lent mais criant abandon des services publics, par la violence raciste des forces de police vis-à-vis de la population la plus fragile économiquement, ou par le chômage et les dettes qui règnent. Sa population, paralysée par la situation financière de la ville, est jetée génération après génération dans une effrayante misère qui a pour pendant le trafic de drogues, tandis qu’en fond demeure le spectre des tensions raciales, clairement visibles depuis les émeutes de la 12ème rue, en 1967.

Sur la Joy Road de Détroit, dans le quartier de la « Skuddy Zone », perdu entre Southfield et Evergreen, un foyer ruiné voit grandir un de ces trop nombreux enfants noyés dans la malchance, la violence et la pauvreté. Rien ne semble avoir changé depuis l’époque du Purple Gang, les rues étant toujours aussi peu sûres pour cette population et la drogue circulant bien davantage que les bus scolaires de la municipalité. Cet enfant s’appelle Terry Sanchez Wallace et il est alors loin de devenir rappeur, se demandant bien plutôt s’il est en train de faire ou de vivre un cauchemar : la même année, sa mère est envoyée en prison pour quinze ans, à cause du trafic de drogues, tandis que son père est tué par balles dans la rue. Quelques années plus tard, son frère puis l’un de ses oncles se feront également descendre — « Granny’s eyes still ain’t even dried yet », racontera Terry « Tee Grizzley » Sanchez Wallace sur son morceau « Secrets ».

Malgré sa vie dans les recoins lugubres de Détroit, le futur prodige du rap ira à l’université. Le rêve américain prendra pourtant vite fin quand, alors que la pauvreté rampante comme un cancer l’aura rattrapée, il sera envoyé en prison au Central Michigan Correctional Facility de St. Louis. La cause : il aurait volé des ordinateurs dans son internat, puis des montres Rolex pendant le braquage d’une bijouterie. C’est derrière les barreaux qu’il écrira son histoire, dans une collection de morceaux qui évoque un journal intime, rassemblée sur My Moment.

Ayant grandi chez sa tante avec ses cousines et leurs disques, Tee Grizzley se découvre amateur de R&B, ce qui lui servira à développer son goût pour la mélodie et le chant. Cette dimension contraste pourtant avec l’énergie brute et les sonorités dures comme un trottoir défoncé qu’on peut entendre sur son single « First Day Out », reflet de son autre vie, celle dans les rues de Détroit ou en cage. C’est d’ailleurs en prison qu’il obtient son surnom, après avoir laissé poussé ses cheveux et sa barbe, lesquels, hors de contrôle, et avec sa mauvaise humeur quotidienne, évoquent à ses co-détenus un ours grizzly. L’hostilité de l’animal suinte à travers toute sa mixtape, entre les lignes de ce flow typiquement détroitien où l’oreille trouve que les mesures comptent trop de mots.

Remplissant ses histoires de rue à l’aide de détails précis, le rappeur révèle le royaume de l’obscurité qu’il connaît depuis toujours. Alors qu’il fait dérouler les références au trafic de drogues et à toutes sortes de crimes, sa voix sonne rauque, comme un grognement poussé depuis les profondeurs, tantôt proche ou éloigné, comme s’il se cachait dans une cave pour bondir sur les malheureux égarés sur son territoire (« Country »). Un sentiment d’urgence se fait ressentir dans ces contes, notamment dans les accompagnements au piano de Helluva, comme autant de bandes son de films d’horreur. Le producteur se fait comme l’ombre de l’ours sur la mixtape, tricotant une ambiance glauque, mais sensible (« How Many », « Secrets »), qui fait osciller la tonalité des morceaux — les meurtres s’écartant par moment pour laisser la place aux hommages et aux prières.

Sur « Overlapped », produit par Sonny Digital, l’intensité criminelle atteint son apogée. Le piano sombre semble sorti d’une maison hantée lorsqu’il danse le Sabbat avec les percussions mises à nue et par-dessus lesquelles la voix de Tee est prophétique, créant une atmosphère inquiétante, comme si quelqu’un pouvait être descendu à la moindre seconde. Sur d’autres morceaux, ses formules cyniques achèvent de peindre le tableau morbide des rues de Détroit : « Last n*** we was beefin’ with, uh / Man, I can’t even think of what cemetery them n*** at / It’ll come to me later, it’s on the tip of my tongue », fait-il savoir sans ciller sur « No Effort ».

 

La production façon film d’épouvante, plutôt que série noire, n’est pas pour autant faite pour laisser se dérouler une fatiguée et fatigante vantardise de gangster. Tee Grizzley ouvre en réalité plutôt les rues de Détroit avec une narration chirurgicale qui donne le sentiment d’être projeté-e dans une impressionnante et authentique autobiographie. Les paroles traitent de thèmes aussi variés que la trahison, l’amitié, la misère et ses épreuves, ou encore le système judiciaire américain. À travers ses yeux, le disque laisse voir la manière dont Tee Grizzley a grandi pour ensuite se lancer dans la musique, évoquant des anecdotes de jeunesse, comme le fait d’imiter, petit, ses oncles qui rappaient à la maison ou dans la rue. Cet aspect situe la mixtape à mi-chemin entre un journal intime et un roman d’apprentissage, ce qu’accentuent encore les sautes d’humeur ressenties dans les flows et la voix du rappeur.

Encore bouillant de son expérience carcérale, il délivre les sentences, jugeant l’authenticité des autres derrière ses lunettes Cartier en corne de buffle, tout comme Raditz calcule la puissance de ses adversaires dans Dragon Ball Z. Ainsi conclut-il que « everybody ain’t street ». De fait, My Moment fait écho au mantra de Lil Durk, « Only The Family », qui a inspiré chez nous les rappeurs du groupe PNL, et il n’est pas étonnant que les deux rappeurs aient collaboré sur une mixtape en commun. La trahison des amis de Tee hante en effet tout son disque et est racontée à de nombreuses reprises, comme dans « Real N***s » où il se remémore son passage en prison et le silence radio de ceux qu’il pensait être ses frères et ses sœurs : “no letters or no pictures like a n*** just stopped livin’“. Dans pareil cauchemar, seul Dieu et quelques derniers ami-e-s permettent au rappeur de survivre.

Sombre parce qu’honnête, la mixtape de Tee Grizzley fait se rencontrer dureté de la rue et atmosphères de R&B pour raconter les détails de son journal des caniveaux. Rien ne passe à la trappe quant à ce qui se passe dans les rues de Détroit, avec leur violence, leurs morts et leurs espoirs déchus. Quelques éclairs de rire ou de célébration dans les possessions matérielles allègent heureusement l’histoire, renvoyant la misère à une autre époque. Sur « No Effort », il raconte enfin qu’il ne prévoit pas de freiner son élan, sinon pour acheter des chaussures de luxe (« Red bottoms on my feet like my shoes got brake light »), laissant entendre qu’il peut dorénavant acheter ces signes de réussite sociale, y compris des montres Rolex. Tee Grizzley vit bel et bien son moment et il le mérite.