Sur la 37ème avenue au Sud-Est de Washington DC, au milieu des pelouses abimées des maisons en briques, un groupe de jeunes est rassemblé autour d’une Toyota Corolla. Affairé à négocier le prix d’une dose de crack avec une prostituée, une voiture de sport passe à toute allure dans la rue à la chaussée défoncée, laissant derrière elle des sons de basse et de piano portés par le vent. Plus tard dans la même journée, un de ces dealers sera retrouvé mort. « Welcome to DC, baby ! », pourrait alors scander Shy Glizzy en racontant une histoire similaire.

Loin de la fausse image que la ville renvoie d’elle à travers son côté officiel, DC a deux visages. Ses monuments officiels toujours repeints et toute sa mascarade symbolique porteuse d’un poids politique est particulièrement représentée par la Maison Blanche, tandis que les larges quartiers occupés par la population la plus pauvre ont donné à la ville le surnom de « Chocolate City ». La ville de DC est effectivement liée de près à la population noire des Etats-Unis, ayant connu plusieurs grandes vagues d’immigration venues enrichir sa culture kaléidoscopique et notamment musicale. Marquis Amonte King grandit dans cette partie pauvre de la ville chocolat, sur la Tre-7, située dans le quartier de la ville réputé pour être son plus dangereux. Son enfance comme jeune garçon timide ne l’épargne pas du spectacle quotidien de la violence, de la drogue et de la pauvreté. Espoirs et désillusions, voitures ou styles de vie luxueux et visites des huissiers dessinent la toile de fond de sa vie. Il est dès lors logique pour lui de raconter l’histoire de ces masses oubliées qui n’existèrent dans l’histoire récente que par leur absence au discours d’inauguration du président Trump.

La voix de Shy Glizzy en est d’autant plus précieuse, notamment, mais pas seulement, parce qu’elle lutte contre les volontés de la ville de pousser toujours plus loin sa pauvreté et, avec elle, son histoire afro-américaine, en racontant ce qu’il se trame dans ses no-go zones. Après plusieurs impressionnantes mixtapes et une victoire aux Grammy pour sa participation au morceau « Crew » de l’autre héros du rap de DC, GoldLink, Quiet Storm révèle tout le potentiel du paradoxal Shy / Jefe. Tandis que ce dernier terme signifie « boss » en espagnol, décrivant bien la vantardise qui se déroule sur tout l’album, le côté timide du rappeur contrebalance ce qui ne serait sinon qu’un simple conte de fortunes matérielles et amoureuses.

Pour raconter les histoires des rues de DC et leur complexité, Shy Glizzy oscille entre célébration et mélancolie (« Dope Boy Magic »), donnant à voir le caractère parfois contradictoire qu’il peut y avoir à grandir dans cette ville janusienne. Les thèmes développés sont resserrés, mais semblent extrêmement variés tant il y a à dire et tant le rappeur fait entendre de manières de les dire, allant de la célébration de son succès à sa soif pour plus, en passant par la tristesse et la mélancolie devant celles et ceux qui souffrent ou qui ont perdu la vie. Faisant des références explicites à certains noms de rues ou de quartiers et ajoutant des détails précis pour enrichir ses histoires, Jefe dessine le « real DC », dont l’image est encore davantage renforcée par l’émotion brute qu’il délivre. Dans un entretien avec XXL Magazine, le rappeur déclarait vouloir avant tout que ses fans ressentent son énergie, qu’elle soit bonne ou mauvaise, ajoutant qu’il souhaitait que ses fans soient engouffré-e-s dans sa musique pour véritablement comprendre chaque mot et ainsi vivre le vrai DC. « It’s genuine and that’s all I want them to see it as », conclut-il.

Armé d’un flow et d’un charisme hors normes, Jefe développe une fascinante flexibilité mélodique pour peindre à la fois les rues de DC et sa propre légende (« Quiet Storm »). À l’écoute de son étrangement réconfortante manière de chanter, à mi-chemin entre la pleurnicherie et l’indolence, les morceaux semblent s’animer et chaque partie paraît se mélanger les unes aux autres, la voix devenant une ligne de la mélodie, tandis que le rappeur saute d’un couplet à un refrain d’une manière mystérieusement organique. Sur Quiet Storm, Shy Glizzy n’a jamais autant maîtrisé son instrument vocal que lorsqu’il crée une tension dans les paroles, disant tout autant par ses mélodies et ses vocalises nasales que par ses textes, accompagné des productions de Cardo, Geraldo Live, TM88 ou encore Zaytoven. Son unique signature vocale est à ce titre d’autant plus mise en avant par le côté calme, sinon minimal des productions qui laissent entendre une atmosphère nuageuse et aérienne, similaire à ce que Barry Jenkins a réussi à représenter visuellement avec Moonlight. Par les yeux et la voix du rappeur, différents récits autobiographiques donnent le sentiment de flotter au-dessus de DC et dans le temps pour s’arrêter au coin d’une rue, puis dans un autre, avant d’atterrir dans un club ; autant de photographies du quotidien du rappeur, de ses voisins et de ses ami-e-s.

Affichant souvent la fierté de venir de la célèbre et dangereuse 37ème avenue, les morceaux mettent également en avant la violence de ce quartier de la ville, sans épargner les détails dépressifs et glauques. Sur « Get Away », une harmonie en mode mineur résonne et crée une atmosphère floue qui évoque la fatigue émotionnelle face à cette violence quotidienne. Les nappes brumeuses de synthétiseur ajoute au tout une image d’évasion qui renforce la tonalité mélancolique. En racontant l’humiliation et la misère quotidienne de la partie cachée de DC, Jefe a l’air éteint. Pour autant, d’autres morceaux convoquent des productions de trap mélodique et sensuelle, généralement construites autour d’un piano et sur lesquelles Shy dévoile tout son savoir-faire pop à l’aide de flows arrogants et d’une imagerie matérialiste. Mais le tableau ne s’arrête jamais là et le paysage sonore s’assombrit presque systématiquement pour donner au morceau, dans ses interstices ou de manière plus visible, une couleur de lamentation. 

La mort et le danger ont toujours été des motifs importants pour Jefe, de l’hypnotique « Funeral » sur sa mixtape Law III à « Keep it Goin’ » sur Quiet Storm. Des ad-libs empruntés à la scène d’Atlanta complimentent ses histoires de conquêtes amoureuses, de billets de banque et de succès, mais résonnent aussi parfois de façons moins joyeuses lorsqu’il est évident que le rappeur cherche à s’échapper de la tristesse qui le suit comme son ombre. La voix sonne par exemple dans tous les recoins sur « GG Worldwide », comme s’il fallait empêcher le silence d’arriver en occupant tout l’espace sonore, ce qui évoque l’idée rousseauiste selon laquelle le silence conduit toujours à une tristesse morbide. À l’image d’un galet qui ricoche sur la surface plane d’un lac, la voix de Shy fait des échos, comme si les mots devaient se répéter à plusieurs reprises pour pouvoir bien faire comprendre leur sens, tandis que la voix semble se débattre contre sa disparition. De fait, laisser une trace est un passage obligé sur pareil hymne de gang, mais Jefe paraît plein de tristesse lorsqu’il réalise que malgré tout, le temps détruit tout. À la fin du morceau, la célébration se métamorphose en un requiem qui pourrait être adressé à son ami 30 : « à tous ceux ayant perdu face à la rue, vous existerez pour toujours dans nos mémoires », a-t-il l’air de dire.

Partout sur l’album, le soleil noir de la mélancolie fait briller ses rayons, faisant fondre la fragile image de succès et de bonheur matériel que le rappeur s’évertue à sculpter. Sur « Loving Me », le braggadacio sonne davantage comme un appel à l’aide, une tentative de construire un bonheur prêt-à-porter que trahit un flow monotone et rigide, alors que de glaciales notes de piano font vibrer une ambiance inquiétante en fond. La mort peut être aperçue à chaque coin de rue et la frontière entre un ami et un ennemi n’a jamais été aussi fine que sur l’album, ce que révèle le rappeur sur son finale, où l’intimité de sa voix atteint son paroxysme. « Take Me Away », enregistré à 5 heures du matin dans une solitude désertique, laisse entendre des anges qui se recueillent pendant que les diamants mettent en berne leurs scintillements.

Le nihilisme mélancolique s’étend dans l’ombre de tout l’album et paraît sur le point de tout dévorer alors que Shy ne change pas de ton pour parler de meurtres ou de liasses de billets. Pourtant, les émotions surgissent comme des plantes qui poussent malgré l’obscurité pour contrebalancer le tout, instillant une émouvante chaleur dans l’évocation de la famille ou d’ami-e-s. À la fin, la détermination et le sang sont bel et bien les derniers mots de l’histoire et le glizzy gang qui l’a bien compris répète en cœur qu’ils sont des soldats, ou, plus précisément, des soldats de la mula.