Je crois que The Wire a vraiment éventré le voile qui couvrait [Baltimore] et a montré que, pour une multitude de personnes, le rêve américain est mort“, déclare au Guardian1 l’acteur John Doman, qui incarne le policier William Rawls dans la série de David Simon. Mettant en scène la ville de Baltimore, ce feuilleton télévisé montrait, en convoquant des méthodes journalistiques, la rue et ce qui s’y joue, notamment dans les infinis points de vente de drogue qui émergent au coin des artères, inlassablement. Une décennie plus tard, une mélodie similaire se répétait en écho dans la même ville, durant toute la seconde moitié de l’année 2017 : “Every day we on our grind“, répétait en chœur une bande de jeunes baltimoriens sur toutes les radios locales. Inscrites dans ce réel hypnotisant, y recopiant cette vie par des anecdotes et des bribes de discours recueillies, The Wire comme “With My Team“ exhibent en effet l’un des nombreux autels où gît, en sang, le rêve américain : la mal-nommée Charm City.

Les membres des Creek Boyz (J Reezy, Turk P Diddy, Young Fedi Mula, et ETS Breeze) viennent de cet enfer où la réalité rattrape et dépasse la fiction, il y a dix ans comme plus récemment. Alors que des citoyens de Baltimore rendent pacifiquement hommage au jeune Freddie Gray, tué en 2015 à 25 ans par des agents de la police locale, les manifestations débordent en affrontements avec la police : “Baltimore, too many n*** die“, scanderait aujourd’hui la foule. Rapidement, la situation dégénère dans la ville, la maire instaurant un ahurissant couvre-feu2. Cela n’aura pour effet que d’aviver le brasier de B’More, lequel continue de faire éclater les ténèbres aujourd’hui. C’est sur fond de cette tension bouillante entre la police et la population la plus pauvre de la ville que résonne “With My Team“, dont les notes aigres-douces révèlent l’effrayant nombre croissant de meurtres dans la ville3, tout autant qu’elles semblent salvatrices pour les cœurs endeuillés.

À l’image de la dimension de prise de parole qu’est tout autant historiquement que symboliquement le rap, ces garçons du ruisseau laissent couler leur flow pour dire leur quotidien. L’exercice impose de mettre en scène leur souffle, non seulement pour attiser les braises baltimoriennes, mais aussi pour dire dans tous les interstices du morceau, l’enjeu stratégique étant de décupler les voix pour occuper un maximum de l’espace sonore, faire face et, littéralement, être soudés, tout en tissant dans la thématique une amitié qui cimente les récits et impressions des rappeurs.

La forme polyphonique du posse-cut paraît s’imposer dans cette logique. Voix après voix, le récit d’un quotidien malheureux quitte l’anecdotique pour devenir l’hymne de ceux laissés pour compte, des enfermés et de ceux qui tombent sous les coups, des uniformes ou de la misère. Dans cette chorale de trap, tout est en effet affaire de voix : faire entendre ceux que l’on n’écoute pas, mais aussi ceux passés sous terre et que l’on n’écoutera plus. Mais, si chacun des quatre couplets évoque tour à tour les larmes des mères (“Tired of hearing my mother crying“), la violence et l’injustice du système judiciaire qui semble arrêter arbitrairement (“They got my mans n*** all they know is his name“) ou l’amer soulagement de ne pas voir son visage défunt sur un t-shirt (“Thank God we ain’t on no T-shirts“), autant de parades s’opposent à ce sombre tableau. 

Pour les Creek Boyz, la célébration est le remède à ces douleurs et tout réside dans l’unité et l’amitié hyperbolique qui sont dressées comme des boucliers : “Gotta watch out for me and mine / Everyday I’m with my team“, répété sur le refrain, semble mettre en sourdine le constat des ami-e-s disparu-e-s, tandis que la production d’A2rBeatz accorde son synthétiseur au colloque sentimental qui se déploie tout au long du morceau. Quant au xylophone qui accompagne les rappeurs, tout comme il combine différentes touches pour dessiner sa mélodie, les jeunes baltimoriens se serrent les coudes et semblent ne faire plus qu’un en chantant “God damn I’m feelin’ the pain / My n*** lock down“, think about my bros every night“. La chorale rend hommage aux rues et à leurs vies cabossées, tout en détaillant les espoirs de cette jeunesse pour quitter les marais où ils s’enlisent, en contre-balançant continuellement ce qui glace le sang par une bonne humeur chaleureuse.

Chanter les autres, par et pour les autres, met donc en scène l’amitié évoquée dans les paroles. À l’image des grains de sucre qui coagulent pour devenir du caramel, les voix caressent ensemble avec douceur et mettent du baume sur les plaies. En s’éloignant de la traditionnelle succession de couplets, “With My Team“ brise la linéarité du posse-cut et déstabilise sa logique calibrée. Le morceau fait entendre les rappeurs de concert, mélangeant leurs prises de voix et utilisant à la fois les ad-libs et la structure de la chorale pour que sonne l’amitié. Certains passages sont ainsi chantés à plusieurs voix au milieu du couplet d’un des rappeurs, tandis que la plupart des fins de vers sont reprises et poursuivies par des ad-libs.

Le premier couplet met par exemple en scène une progression de cette dynamique où des éléments de plus en plus longs sont chantés en chœur, comme “that be the shit I like“, avant de brouiller à l’aide de la polyphonie la transition vers le deuxième couplet. Plus tard, alors qu’ETS Breeze évoque en vocalises le fait de rassurer sa mère en pleurs en lui répétant que tout ira bien (« Tired of hearing my mother crying / Told her it’s gon’ be fine, gon’ be fine »), la répétition de « gon’ be fine » est rejointe par les autres rappeurs, à l’unisson. La reprise donne de la force à la formule et laisse entendre qu’effectivement, ça va aller, tout en apparaissant comme une manière de rassurer à son tour le rappeur, lui-même en train de rassurer sa mère. Le refrain réalise l’aboutissement maximal de cette chorale, étant chantée à l’unisson, avant de terminer sur un couplet scandé dans son intégralité par l’ensemble des rappeurs, offrant à l’oreille la réalisation d’une amitié pour tenir les coups.

Déboulant avec bruit et douceur dans le morceau, le chœur domine le silence et semble faire oublier la mort qui pave la chanson. Au finale, le flot de sentiments submerge pour donner l’impression, lorsque l’auditeur, après plusieurs écoutes, ajoute également sa voix à la chorale, de faire partie de cette grande famille. Peut-être qu’en constatant l’échec du rêve américain, les Creek Boyz en crée un nouveau, fondé sur la solidarité. À force d’ad-libs et de chants en c(h)œur, l’écoute se termine avec l’impression qu’une bande de vieux copains ou de vieilles copines nous prend dans ses bras, avant de susurrer qu’il est bon d’être avec son équipe.

1https://www.theguardian.com/tv-and-radio/2018/mar/06/the-wire-10-years-on-we-tore-the-cover-off-a-city-and-showed-the-american-dream-was-dead?CMP=share_btn_tw

2http://www.baltimoresun.com/news/maryland/politics/bs-md-ci-mayor-curfew-authority-20150511-story.html

3https://www.theguardian.com/us-news/2017/nov/02/baltimore-murder-rate-homicides-ceasefire